Rendez-vous chez Mario

Rendez-vous chez Mario

Un jour je me suis décidé et je l’ai invitée à venir faire un tour du côté des dunes. On s’était donné rendez-vous au café, chez Mario. C’était un dimanche matin, assez tôt, et la tempête s’était levée depuis cinq heures, m’empêchant de dormir.

Je suis routier. Je remplie le réservoir de mon semi-remorque le vendredi soir quand je rentre de ma semaine. Comme ça, c’est fait quand je repars le lundi matin. Et elle, assise dans la guitoune de la station essence, elle encaisse. Elle encaisse la vie aussi. C’est une impression fugace, mais maintenant que je la vois assise en face de moi, j’en suis à peu près sûr.

Une fois installés chez Mario, elle a pris un chocolat chaud et moi un café. Rallongé.

J’aurais préféré rallonger les heures… Je l’ai bu doucement, mon café. D’abord petites lampées, et puis en soufflant dessus, doucement. J’ai appris à tout faire lentement pour l’observer à la dérobée. On est capable de mille prouesses dans certains cas. Moi, je faisais mine d’être inquiet du temps, en regardant vaguement par la fenêtre crasseuse du bistrot, je voyais son reflet.

Elle ne voyait que mes yeux qui glissaient sur elle, alors que moi je voyais tout d’elle. Enfin.

Enfin elle était là. Et je pouvais enfin tout voir d’elle. Et je me sentais calme.

Je m’étais dit que j’avais pris un petit risque quand même en l’invitant à venir faire une balade, comme ça. C’est vrai quoi, on ne se connait pas si bien.

Oui bien-sûr, elle aussi, elle a pris un risque. Qui n’en prend pas.

Elle a bien voulu un croissant, j’en ai demandé deux à Mario. Quand il a rejeté son torchon sur l’épaule avant de nous les apporter, j’ai bien vu son petit sourire en coin quand il s’est mis à siffloter « Étoile des neiges, mon cœur amoureux »….

C’est à ce moment-là que j’ai senti quelque chose dans le fond de ma chaussure droite. J’ai sursauté comme un idiot. Je me suis rappelé que la veille j’avais couru pour jouer avec mon chien sur la plage. J’avais oublié d’enlever le sable de mes godasses, et je sentais, là, au niveau du pouce, un gros grain de sable, juste sur mon durillon. J’explique souvent à qui veut l’entendre que même un chauffeur-routier assis toute la journée derrière son volant, peut avoir des durillons.

Et puis je me suis souvenu aussi que ma chaussette était trouée. Ou bien était-ce l’autre ? Cette foutue habitude de s’endormir tout habillé sur son canapé… C’était impensable d’enlever ma chaussure pour la vider, en tout cas pas maintenant, j’attendrais le bon moment.

Mais y aurait-il un moment idéal pour vider ma chaussure ? À ce moment-là m’est venu l’image du sablier qu’on retourne pour compter les trois minutes quand on cuit un œuf à la coque. Allez savoir pourquoi, sûrement une habitude de célibataire. Vingt ans. Qu’on ne me dise pas que ça passe vite. Faut juste apprendre à attendre.

Je n’ai pas trouvé quoi lui dire, je la regardais. Elle avait les jambes croisées, un peu en biais vers le comptoir. Avec son doigt elle ramassait les miettes de son croissant en faisant pression tout doucement pour qu’elles collent à sa peau, et les grains de sucre tombés près de la tasse. Et puis elle portait le doigt à sa bouche.

Je n’avais d’yeux que pour ses yeux, et le bout de ses doigts, les miettes collées. Au diable le grain de sable …

C’est elle qui a donné le top départ, donnant le coup d’envoi en disant simplement : « On y va ? » C’est ce qu’il fallait dire, elle avait les mots pour le dire, un truc en plus que je n’ai jamais eu, de l’à propos comme on dit. Je n’ai jamais été fort pour les conversations. Elle a dit ça avec une infinie délicatesse, mais juste ce qu’il faut d’assurance pour convaincre un gars timide comme moi. Elle a dit ça avec un sourire un peu fatigué, et puis les sourcils qui se redressent.

Dommage. Pendant le café on ne s’est pas beaucoup parlé, mais je ne sais pas ce que je lui aurais dit. Mario nous a tenu la jambe pour nous parler des travaux le long du chemin qui longe la dune. Tourné vers la mer le ventre en avant, tel un capitaine près à lever l’ancre, il a dit : « Mais bon, si c’est pour avoir un peu moins de grains de sable partout… J’en ai même jusque derrière le comptoir alors vous vous rendez compte ! Et puis quand le vent se met à faire des tourbillons, les touristes s’en prennent plein les yeux, ça tombe dans leur cornet de glace. Pas bon pour le tourisme ça». Et Mario nous a refait l’histoire du port et de la jetée, des patrons pêcheurs qui ont raccroché les filets les uns après les autres. Bref, le coin se vide, etc.

-Vous êtes nouvelle dans la région, hein mam’zelle ! Vous verrez !

On s’est levé, et quand j’ai remis ma veste en cuir, je me suis aperçu que mes miettes, à moi, étaient toutes collées sur les manches de mon pull-over. Je les ai discrètement essuyées, et à ce moment-là elle s’est retournée pour voir si je la suivais. Elle avait gardé ce sourire infiniment délicat, un rien moqueur.

Et Mario m’a fait un clin d’œil entendu quand j’ai refermé la porte de son bistrot.

Dehors le vent s’engouffrait partout et des tourbillons de sable venus de la dune nous enveloppaient les jambes, nous cinglaient les joues, nous forçant à plisser les yeux. On a marché quelques minutes le long des ganivelles. Les ganivelles ? Les barrières, vous savez, en lattes de bois tenues par du fil de fer. Le vent, lui, mugissait. Impossible de s’entendre. Elle a relevé le col de son manteau sur sa bouche. « J’en ai plein les dents ! » elle m’a lancé en riant, la tête penchée face au vent et moi j’ai juste relevé les épaules, les mains dans les poches.

Depuis que nous marchions, ce maudit caillou dans ma godasse, commençait vraiment à me faire mal.

Nous sommes descendus sur la plage. En fait, je l’ai suivie qui dévalait la dune vers la plage.

Là encore on ne s’est pas beaucoup parlé, ce satané vent… Le souffle coupé, les vêtements plaqués, nous avons avancé coûte que coûte. Les hautes herbes de la dune couchées comme de longs cheveux, dans le même sens. Les pas dans le sable qui s’effacent aussi sec derrière nous comme une ardoise magique. Tiens, je me suis dit, pas mal comme image. Mais ce n’était pas le moment d’être poète, elle était là, elle avançait avec moi et de temps en temps on se regardait, les yeux plissés, et j’essayais de sourire. Mes godasses remplies de sable provoquaient un rictus de malaise à ma trogne fatiguée.

Et puis au plus fort de la tempête, alors que même la mousse d’embruns s’y mettaient aussi, galopant dans le sens du vent, je lui ai demandé en criant dans mes mains en porte-voix :

-« Tu te……ici… ? »,

-« Hein ? J’ai pas… ? » Sa voix s’est enfuie dans le tourbillon du vent.

Alors je le suis arrêté et je lui ai fait signe pour qu’elle s’approche.

Quand elle a été tout près de moi, assez près pour que je sente son parfum et que je le reconnaisse, j’ai soulevé un bout de son bonnet, incas je crois – vous savez ceux qui ont deux nattes qui pendent, là, de chaque côté – et j’ai tenté dans le creux de son oreille :

-« Vingt ans après…t’es toujours aussi belle… »

Dans son oreille aussi il y avait un grain de sable, tout petit.

FIN